Le jour où Le Changement est devenu une marque de shampoing !

Permettez-moi de vous rassurer, je n’essaierai pas de vous convaincre que le changement va rendre vos cheveux plus brillants, plus propres ou plus épais. Ce que je vous suggère, c’est d’arrêter de voir Le Changement comme une bête étrange que vous avez à gérer avant qu’elle ne perde le contrôle et se déchaîne sur votre organisation, envoyant la moitié du personnel en congé de maladie ou en quête d’un nouvel emploi.

Examinons Le Changement comme si c’était un nouveau produit à mettre en marché. Pendant quelques minutes, faisons comme si vous aviez à vendre Le Changement. Comme pour tout ce que vous entreprenez, vous souhaitez que ce soit une réussite. Ainsi, vous voulez en vendre des tonnes!

Maintenant, que faites-vous pour que Le Changement connaisse un succès retentissant? Que feriez-vous pour bien le commercialiserVous en feriez la promotion !

Puisque je proviens du secteur du marketing, ça m’a toujours paru une évidence. Sachez que j’ai dépensé beaucoup de temps et d’énergie à empirer le problème global de surconsommation. Au début de ma carrière, j’ai investi une quantité considérable de temps dans la promotion de produits, principalement des cosmétiques.

Je me souviens d’avoir passé beaucoup de temps à chercher des façons de promouvoir un bâton de rouge à lèvres comme si c’était la meilleure chose depuis la création du nouveau… rouge à lèvres rose. Que ce soit par un site Web, la distribution d’échantillons ou encore un programme de fidélité, rien ne nous aurait empêchés d’essayer, et notre mission était de promouvoir et de vendre. Parmi tous les produits, le shampoing était mon cosmétique préféré. Peut-être parce qu’étant un gars, je pouvais me sentir concerné par ce produit. Vous savez, tout comme les femmes, les hommes ont à se laver les cheveux, alors que nous sommes moins enclins à utiliser du rouge à lèvres, qu’il soit rouge ou rose. Et surtout, les shampoings comportent plein d’avantages; ils rendent les cheveux plus brillants et plus fortsils rendent les blondes plus blondes, les brunettes plus brunes et les rousses… simplement plus flamboyantes.

En tout cas, je peux dire qu’entre toutes ces teintes, on s’est bien amusés et on a vendu plein de choses.

Mon passage du marketing aux TI…

Puis, quelques années plus tard, je travaille comme chef de projet pour une compagnie d’assurance. On intègre un portefeuille de produits d’assurance et des solutions informatiques hérités de sa toute dernière acquisition.

C’était au début du printemps, et nous étions à peu près dix personnes assises dans une salle pour le démarrage d’un projet. C’est le jour où j’ai rencontré mon tout premier spécialiste en gestion du changement.

Il s’est présenté en précisant qu’il était « Spécialiste Senior en gestion du changement », avec deux «S» majuscules.

  • « Soyez sans crainte, j’ai la situation bien en main. Ma STRATÉGIE, c’est de rédiger un plan de communication STRATÉGIQUE de manière à aborder STRATÉGIQUEMENT le message le plus important qui doit être STRATÉGIQUEMENT transmis aux groupes STRATÉGIQUEMENT ciblés qui sont touchés par l’acquisition. »

… je suis livide.

Au début de ma carrière, mon mentor m’a initié à l’aspect stratégique des choses, mais là, ça faisait beaucoup de répétitions du mot « STRATÉGIE » dans une même phrase.

Alors, courageusement, j’ai posé une seule question « AU Spécialiste » à la moustache grise :

  • « S’cusez-moi Monsieur, mais quel serait ce message ? »
  • « J’suis content que tu me le demandes, mon gars. On va leur dire que cette acquisition est nécessaire à la survie de l’entreprise. Il y aura des changements, mais le changement, c’est quelque chose de bien. Ce sera un message très positif. » Sa réponse est gentille, comme s’il parlait à un p’tit pitou.

Ça y est, j’suis horrifié !

  • « Mais Monsieur, comment cela va-t-il convaincre les employés et les cadres intermédiaires que le changement est quelque chose de bien pour eux ? De quelle manière ça mobilise le personnel ? Vous êtes sûr que votre message va “vendre” le changement dans toute l’organisation ? »
  • « De quoi parles-tu, garçon ? »
  • « De quoi je parle ? J’parle de changement de technologie dans trois centres d’appels situés dans différentes régions du pays et de la centralisation d’une partie dans les bureaux de Montréal Est, ce qui aura un impact sur plus de 600 personnes. Dois-je vous rappeler que nous parlons d’êtres humains ? »
  • « Ça je le sais, j’ai lu le dossier ! Mais que veux-tu dire par “vendre le changement” ? Ce n’est pas comme si c’était une nouvelle marque de shampoing. »
  • « Ben, je…, euh… » Il m’a pris de court. « Ne serait-il pas une bonne idée d’essayer de leur vendre l’idée que le changement est quelque chose de bien ? J’veux dire comme si c’était un produit pour que le personnel voie qu’il y a des avantages pour eux. »
  • “Ha ha ha, t’es drôle, mon jeune, comme s’ils avaient leur mot à dire. Le changement aura lieu, qu’ils le veuillent ou non… »
  • « Mais, Monsieur… »
  • « OK, maintenant que nous sommes tous d’accord, pouvons-nous continuer ? »

Bon Dieu! j’ai à réaliser un projet avec un vieux crétin de la pire espèce.

Par conséquent, tout de suite après la réunion, j’ai agrippé mon ami Phillip, qui est chef de projet, pour aller prendre un café de manière urgente, mais pas stratégique du tout.

  • Je dis à Phil, « le gars est complètement cinglé. »
  • « C’est le meilleur ami du chef de la direction, » me dit-il sans sourire.
  • « Alors ? » (voulant dire « je ne niaise pas »)
  • « Alors, planifies-tu aller travailler ailleurs ? » (toujours sans sourire)
  • « OK, tu veux donc dire qu’on s’en va à Nowhere Land avec M. Moustache Stratégique ? Quand on va échouer, et c’est ce qui va arriver, il va nous faire porter le blâme ! »
  • « C’est certain que c’est ce qu’il va faire, j’te l’ai dit tantôt, c’est le meilleur ami du chef de la direction. » (amusé)
  • « Tu veux donc qu’on suive son exemple ? Tu te moques de moi ! »
  • « Pas vraiment, mais as-tu quelque chose à proposer ou en veux-tu simplement à la génération de nos parents ? » (souriant finalement)
  • « Bon, on pourrait mettre sur pied un plan promotionnel pour informer… Non, pas informer, mais littéralement VENDRE l’acquisition et le changement qui auront un impact sur le personnel ; on va leur vendre l’idée ! Tout comme lorsque je travaillais en marketing, comme si c’était LA nouvelle marque de shampoing ! »
  • « Et peux-tu adapter « stratégiquement » ton plan promotionnel au « plan Stratégique » de ton cher ami ? »
  • « Ce sera la meilleure idée de sa vie ! Marché conclu ? »
  • « Marché conclu ! »

J’me suis donc fait un devoir d’aider M. Moustache à adopter « stratégiquement » un plan de promotion du changement qui concrétiserait son « message très positif » d’une manière qu’il ne pourrait même pas imaginer possible.

D’abord, générer la demande à l’aide d’aguiches. La clé, c’est de susciter le désir qu’il se passe quelque chose de nouveau chaque jour. Puis, dévoiler le nouveau produit, pas le changement, mais la nouvelle organisation extraordinaire, et surtout les avantages qu’il y a à travailler pour cette super compagnie. Finalement, souligner les valeurs les plus humaines qui viennent avec cette renaissanceLà, vous avez en main tout un plan de promotionnel.

Ensuite, si vous faites du mieux que vous pouvez et que vous avez un peu de chance, les choses peuvent bien se passer.

Promouvoir le changement

De t-shirts jusqu’aux autocollants pour voiture, nous avons donné tellement de trucs gratuits aux employés qu’on pouvait lire dans tous les coins des bureaux du pays « Bientôt… la plus grande compagnie d’assurance au Canada. »

Moustache Stratégique était tellement fier de lui ! Quelle idée merveilleuse qu’il a eu de promouvoir le changement.

Dans les corridors, à la machine à café, on pouvait entendre les employés dire combien ils étaient fiers de faire partie du « Pouvoir d’assurer le Canada ! »

Les employés des centres d’appels avaient hâte d’essayer la nouvelle technologie, car ça faisait des semaines qu’on leur envoyait des aguiches leur vantant les avantages des nouveaux terminaux et le confort des nouveaux casques. La nouvelle formation a été bien accueillie par la plupart, et certains employés ont même demandé à être formés en tant que formateurs.

Puis, je me suis mis à recevoir des courriels d’employés proposant des initiatives locales et pas si locales que ça pour faciliter certaines parties de la transition.

Pour ceux et celles qui ont eu à déménager de bureaux, nous avons formé un comité d’accueil afin de soutenir leur intégration. Quelqu’un a même suggéré de préparer une petite brochure indiquant les magasins, restaurants, autobus (avec leur horaire) et places de stationnement gratuites à proximité. Le jour de leur arrivée, il y a eu un lunch gratuit, un gâteau… et tout plein de sourires.

Bien entendu, tous les efforts déployés ne l’ont pas été uniquement par gentillesse, et je ne suis même pas si sûr que les casques étaient si incroyablement confortables…

Conclusion

En effet, tout n’était pas entièrement vrai ; il y avait une part de marketing, une part de manipulation positive et une part de bonté humaine.

Mais une chose est certaine, tant et aussi longtemps qu’on voit le changement comme une menace, il peut devenir une bête laide qui fera dérailler l’organisation. M. Moustache avait en partie raison : qu’on le veuille ou non, le changement va se produire. Toujours est-il, il nous appartient de le voir et de le présenter comme quelque chose de nouveau qui va améliorer nos vies.

Tout comme cette incroyable nouvelle marque de shampoing qui va rendre nos cheveux plus brillants et plus forts !

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Julien Saucier

Julien a une approche de coaching profondément humaine. Il cherche à établir un dialogue visant l’atteinte des objectifs individuels en adéquation avec une vision collective. Il possède une solide expertise en transformation organisationnelle et en coaching exécutif. Il se définit avant tout dans l’action et tente chaque jour d’incarner communication, collaboration et livraison de valeur.

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